La Palestine et l’alliance Damas – Téhéran

La fin de la souffrance des palestiniens et de tous les peuples de la région, n'est possible qu'à travers l’établissement d’une démocratie moyen-orientale.

Amir Kianpour : Commençons par Yahya Sinouar, le nouveau chef du bureau politique du Hamas à Gaza, et son orientation éventuelle ; qu’en pensez-vous ? Quelle direction prend le Hamas avec Sinouar ? L’alimentaire ou le militaire ? Choisira-t-il l’Egypte ou l’Iran ?
Peut-on considérer la nomination de Sinouar, comme un signe de durcissement, face aux changements mondiaux, y compris celui de l’entrée de Turmp à la Maison Blanche, et celui de la nouvelle position mondiale de la Russie, et enfin celui de la montée du populisme et du nationalisme à l’échelle mondiale ?

Naji El Khatib : Élire un combattant endurci et expérimenté avec une longue histoire dans la lutte armée, la clandestinité et d'emprisonnement à la tête du B.P. du Hamas, qui est une instance composée traditionnellement par des civils, a été accompagné par des signes d'ouverture et de modération. La semaine dernière, et pour la première fois depuis sa création, le Hamas a déclaré publiquement son acceptation de l'idée d'un État Palestinien à côté de l'État d'Israël ; c'est-à-dire, acceptation de l'idée qui a été frappée d'anathème dans le discours politique du mouvement. Cet objet d'opprobre, tant critiqué et diabolisé, devient un objectif à atteindre.

Ce virage politique a été suivi par une déclaration à portée stratégique majeure : le Hamas est désormais un « mouvement national islamique » et n'est plus une branche du "Mouvement des Frères Musulmans" à la fois égyptien et international.
Cette « palestinisation » du mouvement est un signe de modération, tandis que l'élection d'un « militaire » comme dirigeant apparaît comme insignifiant et sans portée stratégique vers une radicalisation supposée. Le Hamas a compris que ses liens avec les Frères en Egypte lui a coûté cher au vu de l'importance géopolitique de l'Egypte par rapport à Gaza, et que l'allié Iranien n'a point été un allié inconditionnel. L'opposition du Hamas aux massacres commis par l'allié numéro un de l'Iran contre son peuple en Syrie a montré au Hamas la limite de l'aide iranienne, ainsi que les conditions inacceptables qui accompagnent cette aide.

Alors, le Hamas essaie de choisir la Palestine et non pas l'Iran ou l'Egypte. Il essaie d'imiter le Fatah, son rival, mais malheureusement pour lui, il s’agit d’un choix trop tardif. Cette décision intervient dans un contexte où l'idée de l'État palestinien est définitivement enterrée.
Paradoxalement, cette palestinisation du Hamas est peu convaincante et politiquement improductive, tant pour le mouvement lui-même, que pour la cause nationale. Il s'agit alors de modération et non pas de radicalisation et ces changements montrent simplement la lourdeur de son appareil idéologique figé dans une pensée stérile, qui peine à saisir les enjeux du moment.
Le Hamas, fort de sa popularité et de ses succès électoraux à cultivé l'immobilité et le manque d'inventivité. Il a attendu 24 ans pour adhérer à l'idée d'un État National, et alors qu’il vient d’opérer ce virage récemment, il va découvrir que ni le peuple palestinien, ni Israël ne sont vraiment partisans de cette solution des Deux États.
La lutte nationale et l'Etat national ont été de longue date vus par le Hamas comme les produits sataniques des laïques corrompus, vendus à l'Occident et aux sionistes. Tardivement, il découvre le charme nationaliste et étatique mais c'est déjà trop tard.

Les palestiniens qualifient ce changement de ridicule tel que « celui qui va au pèlerinage quand les autres sont de retour » (un proverbe palestinien).
En un mot, la nomination d'un « dur » est l'expression d'un état de panique qui s'empare du mouvement : la modération actuelle est très grave et déstabilisante aux yeux de ses militants qui risquent de prêter allégeance aux groupes Djihadistes plus radicaux.
Cette élection n'a en fait rien à voir avec l'Iran, l'Egypte ou les changements internationaux, mais advient seulement aux fins de masquer la tendance actuelle d'une modération risquée.

AK : À cet égard, à quelles manœuvres ou changements de position faut-il s’attendre de la part du Fatah et à quel niveau ? On voit aussi que la popularité de Mahmoud Abbas a décliné au sein de la population palestinienne, et Mohamed Dahlan est en embuscade…
À la fin de l’année de 2016, après 10 ans, quelques députés du Fatah ont participé à une session exceptionnelle du Conseil législatif palestinien (CLP). D’ailleurs, en janvier 2017, à l’issue de trois jours de pourparlers sous l’égide de la Russie, les deux grandes factions politiques palestiniennes rivales ont annoncé un accord sur la formation d’un gouvernement d’union nationale. Peut-on espérer que finalement le Fatah et le Hamas, s’unissent et forment une seule souveraineté, après 10 ans de séparation ?

Naji El Khatib : Ni le Fatah, ni le Hamas n’ont réellement besoin d'une réconciliation car l'Etat du Fatah en Cisjordanie et l'Etat du Hamas à Gaza, ont tous deux créé une classe sociale de bénéficiaires, que l'on peut qualifier de Compradors. En effet, maintenir les intérêts de ces deux classes signifie la séparation entre la Cisjordanie et Gaza, et de ce fait la continuité de ces deux semi-Etats sans souveraineté véritable.
Les 2 « Etats » s'accommodent dès lors de l'occupation israélienne, illustrée d’une comédie devenue affligeante du soi-disant « gouvernement d'union nationale » non-existant.
Mohammad Dahlan, homme de renseignement et de multiple coup bas n'a aucune légitimité. En effet, il est vu comme un traitre et se voit attribuer un rôle dans la mort d'Arafat. Il essaie de trouver sa place, parmi les « éléphants » plus corrompus que lui, en rendant des services aux Emiratis, les alliés de l'Etat d'Israël et de l'Égypte de Alsissy.

AK : En affirmant que la solution à deux Etats n’était pas l’unique option de paix entre Israéliens et Palestiniens, Donald Trump a rompu avec un consensus diplomatique de longue date. Mais, en même temps, la majorité de la presse israélienne a souligné la vacuité de la rencontre entre Trump et Nétanyahou. Ben Caspit dans Maariv écrit :
« Cette rencontre avait quelque chose de surréaliste. L’administration Trump est sens dessus dessous et le président n’a pour l’instant aucune ligne directrice concernant le conflit israélo-palestinien. À première vue, en ne se prononçant pas sur les conditions de sortie de ce conflit, Trump a donné un chèque en blanc à Nétanyahou. Mais, connaissant la psychologie erratique du personnage, ce peut tout aussi bien être un chèque en bois. »
Qu’en pensez-vous ?

Naji El Khatib : « La solution de deux États est bien morte », une expression qu'on l'entend très souvent, alors qu’en réalité, elle n'est jamais née pour pouvoir ainsi parler de sa mort. La solution de deux Etats n'a été qu'une tromperie grossière. Le sionisme a vu dans toute la Palestine historique le lieu de son Etat-nation juif et cette vision dure jusqu'à aujourd'hui. Pour l'idéologie sioniste, le peuple palestinien n'existe pas car la Palestine est un terrain vide de ses populations autochtones. Cette invisibilité du palestinien continue à modeler la politique israélienne de gauche comme de droite. La prétention que cette politique a opéré un changement n’a été que pur mensonge. En effet, les réalités du terrain le prouvent puisque : 24 ans de soi-disant négociations de paix n'ont abouti qu’au morcellement progressif et continu des territoires occupés, à l'augmentation du nombre des colons, passant de 200.000 à presque 500.000 colons, ainsi qu’à l’annexion de l'économie palestinienne à l'économie israélienne. Ajoutons à tous ces éléments l’existence d'une véritable relation coloniale classique et de peuplement, les guerres sanglantes contre la population civiles de Gaza, l'arrestation des jeunes et l'assassinats des innocents, la démolition des habitations, etc.

Il s'agit d'une guerre totale contre le peuple palestinien avec la complicité de fait d'une partie de l'élite politique et intellectuelle palestinienne, qui s'accommode de cette situation pour sauvegarder ses privilèges. Pendant ce temps, cette guerre est menée sous la couverture de négociations interminables qui ont pour unique but : la gestion du conflit et non pas sa résolution. Pendant ce temps, Israël gagne du terrain, annexe davantage et les 22% de la terre de la Palestine historique, telle que définies par les Accord d'Oslo comme l'espace de cet État palestinien, n’est aujourd’hui réduit qu’à 9%. Cet état de fait ne laisse aucune chance pour l'émergence d'un Etat palestinien. Le mur de séparation et les routes réservées pour les colons et pour l'armée ont créé des cantons-ghettos, séparés les uns des autres.
Bref, la politique de la gauche sioniste des Travaillistes et de la droite du Likoud et son aile de l'extrême droite n'ont jamais pris au sérieux cette option de l'émergence d'un État palestinien. Or, cette situation a perduré sous tous les gouvernements démocrates aux USA et elle ne changera pas sous le gouvernement de Trump. Pire encore, on peut raisonnablement penser qu’elle s’aggravera, car sous la gouvernance d’Obama, Israël a tranquillement continué sa politique coloniale contre les palestiniens.

AK : Ces dernières années, les nouvelles de Palestine sont éclipsées par la guerre en Syrie ; comment évaluez-vous les conséquences de la guerre en Syrie sur la question de la Palestine ?
Le signifiant « Palestine » est un élément constitutif du discours du régime iranien, justifiant son intervention en Syrie. Selon ce narratif, la vraie guerre est entre Asad et Israël (et l’occident) - (voir par exemple cette vidéo récente virale sur les médias sociaux iraniens http://https://m.facebook.com/story.php?story_fbid=...). En tant que palestinien, que pensez-vous de cette guerre des narratifs et de la position de la Palestine dans cette conformation discursive ?

Naji El Khatib : D’une manière générale, le peuple palestinien est la deuxième victime de la guerre en Syrie, après le peuple syrien. Les palestiniens sont victimes de bombardements, d'exécutions sommaires, des camps assiégés. 4.000 palestiniens sont aujourd’hui portés disparus dans les prisons du régime depuis le début du conflit.
En dehors de cette catastrophe humaine, la guerre a été et reste une source de conflit majeure à l'intérieur du peuple palestinien dans son ensemble et non pas seulement parmi les palestiniens de la Syrie : au nom de la solidarité avec un régime présenté comme un régime opposé à Israël, la rue palestinienne est profondément divisée. L'élite politique et intellectuelle est aussi divisée par rapport à cette question.
Le Hamas a gagné en popularité en se rangeant du côté du peuple syrien et en sacrifiant la générosité du régime Iranien à son encontre. Le Fatah et les organisations de gauche ont perdu toute crédibilité en manifestant leur soutien au régime assassin. Le désordre syrien a créé une nouvelle division inter-palestinienne, venant s’ajouter aux autres divisions préexistantes.

Sur un autre plan, la guerre en Syrie a renforcé la présence nocive de la politique Iranienne dans cette région. Une présence qui renforce objectivement l'extrémisme sunnite et djihadiste au nom de la lutte contre une domination Chiite réelle ou fantasmée.
Nous pouvons dire que l'alliance entre le régime criminel d'Assad et l'Iran est un cadeau inespéré pour Israël, les djihadistes, le régime Saoudien et les monarchies pétrolières.
Au nom de la lutte contre l'avancée iranienne, l’Égypte, l'Arabie Saoudite et les Émirats préconisent une alliance ouverte et sans complexe avec Israël.
En bref, l'alliance Syro-iranienne a polarisé les tensions confessionnelles, mais également affaibli considérablement la lutte du peuple palestinien, tout en renforçant la domination américano-israélienne sur la région.
La présence iranienne aux côtés du régime syrien, au nom la guerre contre Israël afin de « libérer » la Palestine est un mensonge, que l’on essaie de vendre via des politiques, des intellectuels et par des organisations qui ont perdu toute représentativité et légitimité pour défendre les intérêts véritables des peuples en Palestine, en Syrie et également en Iran.
Le régime dictatorial en Iran et son allié syrien, également despotique, criminel contre son peuple et contre le peuple palestinien (déjà au Liban dans les années soixante-dix et quatre-vingt, le régime de Hafez Al-Assad a coopéré militairement avec la droite libanaise, les alliés d'Israël, contre les palestiniens), ne peuvent, en aucun cas, se prétendre pro-palestiniens. Il s'agit de régimes qui utilisent la Palestine comme alibi rhétorique pour légitimer leur répression et leurs politiques criminelles contre leur propre peuple.
Du déjà-vu, les régimes arabes ont, depuis les années soixante et soixante-dix, pris la Palestine comme l'otage de leur politique pour une utilisation interne qui n'a rien en commun avec une « solidarité » affichée avec le peuple palestinien.

AK : Que signifie la guerre en Syrie pour les réfugiés palestiniens dans ce pays ? Comment peut-on voir la situation actuelle en Syrie avec leurs yeux ?

Naji El Khatib : La guerre en Syrie et la participation iranienne très active dans ce conflit syrien, directement ou par les combattants du Hezballah libanais, ont été une véritable catastrophe pour les palestiniens en général, et ceux de la Syrie plus particulièrement. Le camp de Yarmouth, la capitale des réfugiés palestiniens en Syrie, assiégée, affamée, bombardée en permanence par l'aviation du régime et occupée par des milices pro-régime et pro-Iran (Ahmad Jibril), d’une part, mais également Daech et Al-Nusra, d’autre part, qui massacrent les réfugiés, est l'exemple de l'ampleur de la 2e catastrophe palestinienne, une nouvelle Nakba.
Pour les palestiniens de Syrie, leur sort est lié au sort du peuple syrien dans son ensemble : il faut en finir avec un régime assassin. Seul, l’instauration d’un régime démocratique est la solution possible pour cette guerre meurtrière qui a duré trop longtemps.

Pour les palestiniens en général, la fin de ce régime ne peut être que bénéfique car il n'y aura jamais de lutte efficace contre Israël, avec la présence de ce genre de régime allié objectif de l’État colonial d’Israël.

La fin de la souffrance des palestiniens et de tous les peuples de la région, n'est possible qu'à travers l’établissement d’une démocratie moyen-orientale (pouvons-nous imaginer une grande confédération démocratique moyen-orientale, arabo-turco-kurdo-persane !), dans laquelle, la région dans son ensemble sera débarrassée de tous les régimes d'obédience confessionnaliste (chiites, alaouite, sunnites) et de tous les États religieux : État Islamique à Téhéran, sunnite en Arabie Saoudite, État Islamique de Daech, État Juif.

Mais, loin de ces souhaits difficilement imaginables dans le contexte actuel, nous pouvons dire qu’au moment où la droite Israélienne a mis fin aux Accords d'Oslo, cette tendance à la domination coloniale ‎intégrale est désormais en marche accélérée sur la terre de la Palestine mandataire dans son ensemble, où ‎il n'y aura tout simplement pas de place pour une Palestine libre de l’occupation et de l’apartheid. C’est-à-dire, nous sommes devant une Palestine ‎mandataire, judaïsée et unifiée sous l'autorité d'un seul État, un État colonial, d'apartheid et ‎ségrégationniste.‎

Ce développement sur le terrain est l'arrière-plan pour la réémergence de l'idée de l'État Laïque et Démocratique ‎Unique sur la terre de la Palestine mandataire (les années 1930-40 : État unique Palestinien Arabe incluant ‎ses citoyens juifs, les années 70 : État Palestinien Laïque et Démocratique pour ses habitants y compris sa ‎population juive).‎

Le retour de cette proposition politique de l’État laïque, unique et démocratique (OSDS : One Secular Democratic State) a ‎connu une progression significative ces dernières années et a été accompagné parallèlement par le ‎renforcement de l'idée du boycott comme un moyen de pression pour stopper la politique coloniale ‎impunie d’Israël (la création du mouvement BDS).‎

Propos recueillis par Amir Kianpour, Avril 2017. Avec Radio Zamaneh.