Stratagèmes oniriques (2)

Stratagèmes oniriques (2)
Nos batailles nocturnes.
Lignes et partis imaginaires

« De toute façon, l’histoire du rêve n’a pas fini de défrayer la chronique de l’art et de la poésie. Quand on constate que les deux plus puissants mouvements créateurs des temps modernes, le romantisme et le surréalisme, ont été aussi novateurs parce qu’ils ont magnifié la fonction onirique, on est certain que tout mouvement futur qui voudra égaler ceux-là devra se donner pour tâche d’aller plus loin en ce domaine. » (Sarane Alexandriane, Le Surréalisme et les rêves, 498)

Il y a – sans doute – nos luttes diurnes, toutes composées de stratagèmes éveillés ; il y a, parfois, les luttes que nous menons à la faveur de nos nuits blanches, quand nous ne dormons pas ; mais peu sont ceux qui croient aussi réelles leurs batailles nocturnes, qui se déroulent en rêve ; et dont les stratagèmes, cette-fois, parcourent le continuum imaginaire du jour et de la nuit. Ces stratagèmes qui concernent nos nuits, je les appelle : stratagèmes oniriques. Il y a quelques mois, nous avons rencontré, sur un ton poétique et sans technicité, les stratagèmes infra-oniriques qui opèrent à la lisière de la conscience et du refoulement : stratagèmes mis en œuvre par les titans du désir pour déjouer les répressions de la censure.

Maintenant, complétons notre petit Traité oniro-tactique par de nouvelles observations. Celles-ci concernent désormais non plus seulement la dimension infra-onirique mais, d’un côté, l’articulation entre le dedans du rêve et ses dehors diurnes, le continuum où manœuvrent les intentions, les souhaits, et les désirs mondains jusqu’à investir les aléas du songe ; et, d’un autre côté, ce même continuum par lequel remontent les gestes intra-oniriques vers les mondes de la veille pour y répandre leurs puissances précises. Ces stratagèmes oniriques-là, sont ceux que mettent en œuvre les maîtres et possesseurs des hallucinations mobiles, celles qui investissent tout l’espace du sujet et lui imposent une lutte – au sein même du repos et de son doux sommeil.

 

I

Héraclite a deux propositions en apparence contradictoires : 1) « il y a pour les éveillés un monde unique et commun mais chacun des endormis se détourne dans un monde particulier » (frg. 9) et 2) « les dormeurs sont ouvriers et co-ouvriers de ce qui se passe dans le monde » (frg. 12). D’un côté, le rêve est un revers privé du monde commun : hypothèse d’un onirisme suspensif et soustractif. D’un onirisme opérateur d’épochè  : de mise entre parenthèse du monde objectif. De l’autre, il n’y a de rêveur particulier, en retrait, en sécession d’avec le monde, qui ne collabore en « ouvrier et co-ouvrier » à l’avènement des événements de celui-ci. Hypothèse d’une incidence onirique du monde particulier sur le monde commun, intersubjectif et objectif. Hypothèse, donc, d’une causalité psychique et d’une éventuelle institution imaginaire de la société – pour reprendre l’expression de Castoriadis. Quelles sont les puissances du monde particulier susceptibles de collaborer au monde commun ? Quelles sont les puissances du monde commun susceptibles d’investir le sommeil ?

Bernard Lahire, dans le tome 1 de sa superficielle et inoffensive interprétation sociologique des rêves, ne cite que le premier fragment d’Héraclite, celui relatif à l’équation sommeil = rêve = monde privé. Lahire ampute par là toute sociologie philosophique digne de ce nom d’un problème qu’il aurait fallu savoir poser : non pas peut-on parler sociologiquement des rêves ? ce qui conduit à leur réduction sociologisante ; mais, plutôt, comment ce que nous comprenons et expérimentons des variétés du rêve reconfigure-t-il non seulement la science sociologique mais les dimensions mêmes de l’espace social que la sociologie prétend connaître ? Qu’implique, en termes de modification du paradigme épistémologique des sciences humaines en général, l’hypothèse d’une intrication de l’onirotope (du lieu onirique) au sociotope (au lieu social) ? Avec Lahire, cette question n’est pas posée. Car selon le sociologue, p. 439, « il n’y a pas de champ de rêveurs », c’est-à-dire : « Les rêveurs ne sont pas […] des « agents » qui se positionneraient par rapport à d’autres rêveurs (vivants ou morts), rêveraient avec et contre, mettraient en œuvre des stratégies oniriques et lutteraient pour une certaine reconnaissance onirique. » Ce que je crois non seulement faux – il y a une agentivité du sujet rêvant et il existe des compétitions conscientes et délibérées entre rêveurs au cours et hors du rêve – mais en plus théoriquement faible. Mieux aurait valu redéfinir la notion de « champ » que de se priver a priori de l’analyse des « stratégies oniriques » et du « champ de rêveurs ». Mais Bernard Lahire va même plus loin, puisqu’il nie décidément toute historicité au « processus onirique », sautant par-dessus tout le corpus de l’anthropologie des techniques du rêves, de l’incubation gréco-latine aux pratiques Senoï ; des Warlpiri à Hervey de Saint-Denis ; des recommandations d’Arthémidore à Jung et Freud ; de Robert Desoille, Bachelard ou les surréalistes aux théoriciens cognitivistes des techniques du rêve lucide. Il écrit :

« À la différence de la littérature, le rêve est une vérité transhistorique. Si chaque rêve particulier est le produit d’une histoire individuelle socialement significative, le processus onirique n’est en lui-même aucunement le produit de l’histoire (qui ferait qu’il y aurait des sociétés à rêves et des sociétés sans rêves, comme il existe des sociétés à écriture et à État et des sociétés sans écriture et sans État) et n’est « commandité » par personne et [personne] n’oriente intentionnellement sa réalisation ; aucune institution particulière ne le préforme ou ne le codifie (pas d’institutions du rêve qui formeraient les personnes à mieux rêver ou à trouver leur propre manière de rêver) ; dans nos sociétés, il n’est pas même voué à être obligatoirement partagé et à circuler, même s’il est parfois raconté à des proches (suffisamment proches pour être présents au réveil ou pour se voir confier le récit d’une expérience aussi personnelle) ; il n’est pas évalué, jugé, apprécié sur une échelle de valeurs et son récit n’apporte aucun profit social très net. » (440)

« Vérité transhistorique », non commandité et sans orientation intentionnelle, sans préformation ni codification institutionnelle, sans formation à mieux rêver ou à trouver ses propres manières de rêver, son récit ne recouvrant « aucun profit social très net », la conception sociologique de Bernard Lahire essentialise le « processus onirique » au moment même où il relègue, selon le premier fragment d’Héraclite, le rêve à la dimension du particulier « socialement significatif ».

Car si le fait de rêver n’a probablement pas de date de naissance en l’homme, quoi qu’il puisse en avoir une à l’échelle de l’évolution du vivant, le « processus onirique » est quant à lui parfaitement déterminé par des techniques, des pratiques, des méthodes, des théories et des usages historiquement datées. J’affirme que si le rêve est l’exaucement halluciné d’un vœu ou d’un désir (ce que je crois en partie), désir redoublé de l’exaucement du désir de perpétuer le sommeil – de continuer à dormir dit Freud (ce que je ne crois pas) – il est aussi, et même surtout, l’exaucement du désir de rêver quelque chose comme « un rêve » et donc l’exaucement du désir qui touche non seulement aux contenus du rêve mais en vérité et surtout à sa structure : sa forme, sa nature, sa fonction. Nous rêvons comme on nous a enseigné qu’il est possible de rêver, et le rêve peut ce que l’on nous a socialement inculqué qu’il peut – ce qui fait que nous rêvons, pour la majeure partie d’entre nous, en freudo-jungiens. C’est là l’axiome principal de la puissance onirique : le rêve peut ce que l’on croit qu’il peut, dans les limites de son lieu propre.

Mon hypothèse est que, contrairement à ce que dit Lahire, il y a bien un « champ de rêveurs » complexe où s’élaborent des « stratégies oniriques ». Et cela en plusieurs sens, mais en général, il faut comprendre qu’il s’agit d’un champ transcendantal, voire structural et non immédiatement social ou phénoménal : au sens où il a pour dimension le virtuel et non l’actuel – il est le transcendantal des virtualités en tant que telles, et non celui de l’expérience possible. Si l’on veut : il s’agit d’un transcendantal au carré, le transcendantal du transcendantal, ou encore : le champ où s’élaborent les conditions de possibilités du possible même. Bref, un jeu où sont en jeu les règles du jeu.

Mais j’ajoute à cela une nuance qui exclut toute réduction structuraliste du champ onirique : les structures du champ onirique, le transcendantal qu’il définit, ne sont pas autre chose que des stratagèmes ou des opérations temporairement victorieuses. En ce sens, d’autres stratagèmes peuvent y surgir qui les renversent et les retournent. Il n’y a pas de structures oniriques invariantes, il y a des stratagèmes oniriques plus ou moins robustes. Que le stratagème soit une sorte de transcendantal local, ponctuel, plus ou moins durable, n’est pas évident pour tout le monde. Néanmoins, dès lors que nous avons affaire à un stratagème à l’œuvre dans une situation donnée, l’éventualité de tout ce qui a lieu en elle y est fortement enveloppé. Pour reprendre une formulation d’Alain Badiou, que nous généralisons hors du registre strictement militaire : « toute stratégie militaire revient à exploiter les intensités différentielles du « monde-bataille », donc à lier l’occupation de l’espace par les unités combattantes à des spéculations intellectuelles sur le transcendantal de ce monde. » Or « spéculer sur le transcendantal du monde-bataille » comme dit Badiou, ce n’est rien d’autre que s’attaquer par des stratagèmes aux stratagèmes envisagés par l’ennemi. Ainsi : invisible, inconscient, un stratagème, généralement dissimulé, détermine-t-il l’évolution du rapport de force à l’insu de l’adversaire engagé dans ce rapport. Son champ de vision est, pour ainsi dire, surdéterminé par le champ ou la portée du stratagème efficace. Et, pour tout dire, je crois que la notion de « transcendantal » n’est qu’une politesse de l’esprit kantien pour nommer ce qui ne dépassera jamais le registre bas du stratagème sournois. Kant est un tacticien rusé.

Revenons à notre champ onirique enchevêtré de stratagèmes.

On se souvient que Freud fait du rêve un « champ couvert de morts après la bataille » (508) ; que cette bataille est, pour lui, la lutte entre les titans et les olympiens, entre les aristocrates et les bourgeois, bref la lutte pour l’expression des divers désirs énergiquement refoulés contre les instances préconscientes de douane et de censure. Or ce « champ couvert de morts après la bataille » conserve, pour nous, sous la forme de récents vestiges, les restes brisés de l’arsenal et des machines de guerre, les traces encore boueuses des dispositions et des mouvements de troupes, les cadavres des messagers et des héros ; bref toute une archéologie éventuelle de « stratagèmes infra-oniriques » ayant conduit à l’état présent du rêve, du champ de bataille, d’où la poussière vient de retomber. Ces « stratagèmes infra-oniriques » c’est ce que Freud nomme le « travail du rêve » (condensation, déplacement, figuration, élaboration secondaire etc.) et ses manœuvres appartiennent au « processus » onirique dans son ensemble, en-deçà de la conscience du rêveur.

Or, s’il existe des stratagèmes infra-oniriques appartenant au « processus inconscient » de formation du rêve ; s’il existe une bataille qui se joue dans les coulisses ou sous la fumée des leurres ; il existe encore trois autres strates de belligérances qui se confondent parfois ou s’engagent dans les devenirs d’une strate à l’autre :

(1) d’abord, les batailles du dehors menées à l’assaut du processus onirique lui-même (dont l’éventail va de l’Incubation gréco-latine aux techniques du rêve lucide en passant par les méthodes de rêve éveillé dirigé) – ces batailles-là, sont celles qui mettent en œuvre des stratagèmes extra-oniriques pour investir le processus onirique, l’inciter, le discipliner et l’orienter ;

(2) ensuite, les batailles menées au cours même du déroulement du rêve, en surface de ses contenus manifestes (comme les « batailles nocturnes » des Benendenti brandissant des fenouils contre les sorcières armées de sureau, les micro-résistances au nazisme décrites par Charlotte Beradt, ou les guerres noires de Gloria Vancouver chez l’écrivain Antoine Volodine).

(3) enfin, le long de ce continuum extra, infra, intra, tous les mouvements qui vont des situations oniriques aux affaires du dehors : le rêve qui soudain remonte et détermine une pensée (le rêve de Kekulé, celui de Mendeleïev, les trois rêves de Descartes), rend possible la mobilisation des hommes ou décide de la continuation d’une campagne militaire (le rêve d’Hannibal), celui qui dicte le remède à la maladie (comme dans les temples d’Isis, de Trophonios ou d’Asclépios lors de l’incubation).

 

II

Dans Le Port Intérieur d’Antoine Volodine, Gloria Vancouver, renégate ou dissidente d’un Parti que l’on nomme parfois le Paradis, fuit ses assassins (Kotter) en se perdant dans la psychose. La ville de Macau, l’hôpital psychiatrique, son amant Brueghel, les tueurs à ses trousses mandatés par le Paradis, n’ont plus aucune espèce d’importance. Plus fondamentale est la « guerre noire », guerre qui a lieu en imagination, dans les strates oniriques, au-dessus ou en dessous de sa tête. Brueghel qui vient la voir, écrit :

« Recueillir les mots d’ordre d’une guerre inconnue était, depuis des semaines, l’unique activité intellectuelle à quoi volontiers elle se livrait. Une guerre civile ravageait un des univers parallèles où elle rôdait. » (94, Le port intérieur)

Il ajoute : « Tu inventais un scénario halluciné dont les thèmes ressemblaient à ce qui te torturait durant tes songes. La guerre noire, les déserteurs, le voyage vers les îles, les chrysalides. » (26) Chez Gloria, son être diurne est colonisé intégralement par l’univers onirique parallèle qui lui envoie des messages et des mots d’ordre. Mais ces messages qu’elle note depuis l’asile sur son calepin, ceux que lui envoie la guerre noire et parallèle se déroulant dans le contenu manifeste de ses nuits, ne sont pas les simples témoignages d’un univers exotique indifférent au notre : « Leur poésie ne masquait pas la sauvagerie qui les inspirait, l’intolérance et la volonté de meurtrir abominablement l’adversaire. Lors de ses voyages intérieurs, elle relevait ces consignes d’assassinat et de mort, et, à son retour, elle les fixait sur le papier, au crayon-feutre. » Gloria fait passer quelque chose du sommeil à la veille : une poétique performative. La guerre civile onirique propose à l’écriture de Gloria une poétique en excès à sa seule intention expressive ; elle doit agir sur l’adversaire et lui nuire ; cette poétique doit être performative comme une « consigne » ; elle doit être subordonné au rêve comme à son commandeur ; elle doit inciter et orienter le cours diurne, trouver et investir les rêveurs prêts à se charger du combat. Antoine Volodine et son narrateur ne laissent aucun doute sur le fait que la guerre noire de Gloria, sa guerre onirique, est, en son principe, purement et radicalement nihiliste :

« la fin du monde chez Gloria est lugubre, toute en nettoyages ethniques inextricables et en exterminations espèces par espèces, race après race. Les idéologies qui justifient la guerre noire sont d’une opacité totale. Il n’y a pas d’idéologie à l’arrière-plan des combats que seul habite un refus universel de vivre. » (94).

Autrement dit : dans le cas du Port Intérieur, le mouvement qui va de la guerre intra-onirique à la situation extra-onirique est un mouvement qui rejoint ce que Gaston Bachelard, dans Poétique de la rêverie, découvre comme l’une des propriétés essentielles du « rêve absolu » : le rêve absolu étant anté-prédicatif et a-subjectif, il correspond pour lui au non-être, à la non-vie, à la pulsion de mort, au « Rien » ou à l’anéantissement. « Si le rêve descend assez profondément dans les abîmes de l’être, comment croire, avec les psychanalystes, qu’il garde toujours, systématiquement, des significations sociales. (…) Tous les effacements de la nuit convergent vers ce néant de notre être. À la limite, les rêves absolus nous plongent dans l’univers du Rien. » (152) La guerre noire de Gloria, où « l’arrière-plan des combats (…) habite un refus universel de vivre », manifeste que cette dimension bachelardienne du rêve absolu est aux commandes de l’univers onirique de Gloria. Le stratège, ici, ce n’est pas Gloria, c’est le rêve nihiliste qui, en sa position paradoxale de sujet sans sujet, en sa position de néant à la première personne, prend le contrôle du récit onirique et de la poétique de Gloria. Ici, pas de signification sociale, pas d’historicité du rêve : « nous devenons des êtres sans histoire en entrant dans le règne de la Nuit sans histoire. » écrit Bachelard (153) et il ajoute : « Le psychanalyste ne travaille pas à ces profondeurs. Il croit pouvoir expliquer les lacunes, sans prendre attention à ce que ces trous noirs qui interrompent la ligne des rêves racontés sont peut-être la marque de l’instinct de mort qui travaille au fond de nos ténèbres. » (153) Ou encore : « De tels rêves nocturnes, ces rêves d’extrême nuit, ne peuvent être des expériences où l’on peut formuler un cogito. Le sujet y perd son être, ce sont des rêves sans sujet. » (153)

Le stratagème onirique que nous livrent ici Volodine et Bachelard, est peut-être le stratagème limite absolu de ce à quoi peut prétendre la puissance du rêve : devenir lui-même agent de ses propres fins vides et perpétuateur de son essence extranéante (pour le dire dans le vocabulaire de Sartre). Car ici, la guerre parallèle, la « guerre noire », et les messages qu’elle envoie vers la veille à travers ses étranges slogans poétiques, est régie par l’essence absolue du rêve : « le refus universel de vivre ». L’expérience onirique en général est objectivement corsetée de nihilisme puisqu’elle promet, de toute façon, la suspension absolue de toutes déterminations extérieures, l’épochè du monde effectif, soit par l’anéantissement du sujet porteur de telles déterminations, soit par son affranchissement joué des limites de la vie diurne. Ici le stratagème onirique absolu consiste à laisser opérer la dissipation du sujet par le rêve et, bientôt, la dissipation du monde extérieur : l’acteur de cette manipulation n’est plus le rêveur, c’est le rêve lui-même et sa négativité devenue souveraine.

Mais s’il s’agit ici d’un moment d’extrême nuit dans la voie des stratagèmes oniriques, en réalité, le plus souvent, en « arrière-plan » des conflits manifestes, se trouve un peu moins que le rien, je veux dire : l’autre. Dans Terminus Radieux, d’Antoine Volodine toujours, le personnage principal, Elli Kraunauer, déserteur de l’armée de la Seconde Union Soviétique – débarque dans un Kolkhoze, « Terminus Radieux », gouverné par un poète tyrannique Solovieï, qui, selon Claire Mercier, « peut condamner les êtres à une errance intemporelle au sein de ses rêves. ». Par exemple, alors que des soldats se sont approchés du kolkhoze, Solovieï allume le haut-parleur et se met à produire, par suggestion poétique, un rêve sonore qui lentement deviendra l’opaque réalité où se meuvent les soldats. On lit : « Sur la plaine enneigée le haut-parleur à présent projette du verbe. Qu’on y prête l’oreille ou pas, le verbe domine le paysage. Nul ne peut s’en abstraire. » ; « ils n’ont aucun moyen d’échapper à la nappe sonore qui les enveloppe » :

« Le poème, tout incompréhensible qu’il leur paraisse, s’impose à eux. Il s’insinue très profondément en eux, et très vite il ne surgit plus de l’extérieur, il ne passe plus par leurs tympans, et au contraire il jaillit en eux et les envahit depuis des moelles et des sous-moelles cachées, secrètes, qui attendaient ce moment magique pour se révéler, qui attendaient ce moment depuis la minute de leur naissance. Soldats et détenus chancellent, soudain ne sachant pas s’ils sont exténués, envoûtés ou malades, ou déjà trépassés. Ils scrutent le champ de neige, attendant l’ordre de tirer et terrifiés par cette voix qui vient du dehors et naît ou renaît au cœur de leur cœur. Ils crispent leurs mains glacées sur les carabines silencieuses. Leur nuque se durcit. Leurs lèvres frémissent, leurs paupières papillotent. En dépit de leurs visages fermés, on dirait qu’ils sont tous sur le point de pleurer. Certains grelottent, de dégoût et d’accablement beaucoup plus que de froid. Une voix déroule en eux des images si obscures et si fondamentalement étrangères qu’ils n’entendent rien de saisissable et ne voient aucune image. » (287-288)

Dans ce cas de figure, la place dévolue au « refus universel de vivre » est prise en charge par un autre stratège, qui n’est pas le rêve absolu lui-même : le poète tyrannique et son verbe créateur ou recréateur. La puissance antéprédicative du rêve est, par Solovieï, mise à contribution de sa tactique d’envoûtement. Ici, nous avons affaire à un véritable stratagème onirique de base : être une altérité qui vient du dehors mais parvenir à naître ou renaître au « cœur du cœur » de sa cible. Que l’insinuation par le dehors se change en jaillissement intérieur : que la troisième personne (il parle) semble progressivement devenir première personne (je parle) : voilà le stratagème onirique d’insinuation ou de suggestion qui a pour tâche de prendre la fonction d’aliénation que possède en essence tout rêve en tant que tel. Si avec Gloria la guerre noire n’a d’autre stratège que l’essence néantisante du rêve même ; avec les soldats encerclant le kolkhoze, c’est la voix de Solovieï qui s’installe à la place de leur sujet rêvant. Pour le dire d’une manière toute formelle : ce stratagème onirique là consiste à faire passer la synthèse pour de l’analyse. Solovieï met en œuvre ce que Bachelard, après Robert Desoille, nommera une « psychosynthèse », par distinction avec une « psychanalyse ». Une psychosynthèse, c’est-à-dire : un retour de la suggestion hypnotique et de l’orientation des liaisons nouvelles entre images contre la seule « association libre » freudienne. Avec Solovieï, pour le pire, la psychosynthèse passe pour de l’analyse, l’extrinsèque, passe pour de l’intrinsèque : la corde qui vibre en nous vient de son violon.

Mais ce mouvement où se trouve comme retroussé ou ourlé l’extérieur dans l’intérieur, cette psychosynthèse d’apparence psychanalyse, n’est pas nécessairement colonisatrice ou violatrice comme avec Solovieï. Chez Robert Desoille, par la méthode du rêve éveillé dirigé, on « détermine chez le sujet rêvant une habitude de l’onirisme d’ascension. » (144). Cette méthode « conduit à grouper des images claires qui sont propres à donner un mouvement à des images « inconscientes » et à fortifier l’axe d’une sublimation à laquelle peu à peu on donne la conscience d’elle-même. » (144) Et Bachelard écrit : « L’être éduqué par la méthode de Desoille découvre progressivement la verticale de l’imagination aérienne. Il se rend compte qu’elle est une ligne de vie. Nous croyons, pour notre part, que les lignes imaginaires sont les vraies lignes de vie, celles qui se brisent le plus difficilement. Imagination et Volonté sont deux aspects d’une même force profonde. Sait vouloir, celui qui sait imaginer. A l’imagination qui éclaire le vouloir s’unit une volonté d’imaginer, de vivre ce qu’on imagine. » (144) Autrement dit : ce sur quoi joue Solovieï comme Desoille, pour des fins étrangères les unes aux autres, c’est sur l’aspect volitif ou votif de la puissance onirique. La « ligne imaginaire » est en même temps « ligne de vie » et de volonté : diriger l’onirisme léger de la veille, diriger la « rêverie » immanente à toute situation même rationnelle, c’est entrer la ligne ou la série des images sur la poussée intérieure du végétal psychique. Bref, comme dit Bachelard, c’est transformer « une énergie onirique en énergie morale, dans les termes mêmes où une chaleur confuse est transformée en mouvement. » (144).

Dans la politique anarchiste du millénaire, on peut trouver ce stratagème onirique-là allié au précédent et associé à un stratagème unificateur ou paranoïaque : il s’agit du concept de « Parti imaginaire », dont on peut trouver une caractérisation dans les « Thèses sur le parti imaginaire » de Tiqqun 1. D’un côté, le Parti imaginaire a lieu, comme pour Gloria, au sein d’une guerre parallèle ou onirique, qui se joue dans l’interprétation et l’imagination paranoïaque de tout ce qui surgit aux interstices de ce que Tiqqun appelle l’Empire. Il désigne l’unité de toutes les négations, de tous les refus universaux, adressés à l’encontre de l’Empire.

Thèse XI : « Chacun des échecs de cette société doit donc être compris positivement comme l’œuvre, du Parti Imaginaire, comme l’œuvre de la négativité, c’est-à-dire de l’humain : dans une telle guerre, tout ce qui nie l’un des partis, ne fût-ce que subjectivement, rallie objectivement l’autre.

La radicalité des temps impose ses conditions. Quoi qu’en ait le Spectacle, la notion de Parti Imaginaire est ce qui rend visible la nouvelle configuration des hostilités. Le Parti Imaginaire revendique la totalité de ce qui en pensées, en paroles ou en actes conspire à la destruction de l’ordre présent. Le désastre est son fait. »

En ce sens, face à ce que Tiqqun appelle le Spectacle, le règne de la visibilité artificielle de l’Empire et de ses dispositifs de contrôle, le Parti imaginaire prend la place de la fonction onirique essentielle : la fonction antéprédicative et asubjective de dissolution de tout l’espace contemporain du sujet. Comme avec la guerre noire de Gloria, le Parti imaginaire n’a d’existence qu’onirique et parallèle. Et comme pour Gloria, son principe est la négation, le refus universel. Mais, à la différence de Gloria, le Parti imaginaire est mis au service d’une psychosynthèse qui doit se rendre psychanalytique : le Parti imaginaire doit apparaître simultanément comme synthèse et configuration générale des hostilités d’une part, mais il faut, d’autre part, que chaque acte de résistance, de révolte, de destruction ou de sabotage puisse, en même temps, s’être déjà éprouvé comme tendant à la réalisation du Parti. Mais ce n’est pas tout. Pour Tiqqun, le Parti imaginaire, s’il constitue performativement et nominalement la psychosynthèse des hostilités envers ce monde, s’il prétend surgir en même temps, comme par analyse, de tout acte hostile particulier, il est aussi adressé, comme élément de propagande, pour la gouverne du pouvoir et de l’Empire. On a affaire à un stratagème d’onirisme obsidional :

« Le Parti Imaginaire est l’autre nom de la maladie honteuse du pouvoir ébranlé : la paranoïa, que Canetti a trop vaguement définie comme « la maladie de la puissance ». Le déploiement désespéré et planétaire de dispositifs de contrôle de l’espace public toujours plus massifs et plus sophistiqués matérialise de façon piquante la folie asilaire de la domination blessée, qui poursuit encore le vieux rêve des Titans, celui d’un État universel, quand elle n’est plus qu’un nain parmi les autres, et malade avec ça. Dans cette phase terminale, elle ne parle plus que de lutte contre le terrorisme, la délinquance, l’extrémisme et la criminalité, puisqu’il lui est constitutivement interdit de mentionner explicitement l’existence du Parti Imaginaire. Cela représente d’ailleurs pour elle, dans le combat, un handicap certain, car elle ne peut désigner à la haine de ses fanatiques « l’ennemi véritable qui insuffle un courage infini » (Kafka). »

Le Parti imaginaire est aussi le nom que Tiqqun veut attribuer à l’ennemi sous-jacent à la gestion paranoïaque de la vie par l’empire. Le Parti imaginaire est le Solovieï du pouvoir : cette voix qui doit venir du dehors mais jaillir du dedans. Il détermine l’adversaire conspiratif du pouvoir dont la paranoïa doit le pousser à réaliser sa propre crainte :

« Le Parti Imaginaire ne vise pas l’insurrection générale contre le Spectacle, ni même sa destruction directe et instantanée. Il agence plutôt un ensemble de conditions telles que la domination succombe au plus vite et le plus largement possible à la paralysie progressive à laquelle la condamne sa paranoïa. Quoiqu’il n’abandonne à aucun moment le dessein de l’achever lui-même, sa tactique n’est pas de l’attaquer de front, mais, dans l’acte même de se dérober, d’orienter et hâter l’issue de sa maladie. »

Le concept de Parti imaginaire est alors ce que l’on pourrait appeler un axiome intrusif dans l’axiomatique de l’ennemi ou de l’adversaire ; un élément hétérogène à son système propre et qui passe pour venir pourtant tout droit du système lui-même. Ce stratagème d’incubation onirique de la vision adverse, on peut l’expliciter grâce à un autre exemple.

C’est au fond, ce que l’on retrouve dans l’interprétation par la disciple de Jung, Marie-Louise von Franz, du rêve d’Hannibal. Celius, à travers Cicéron dans le De Diviniatio, nous rapporte deux rêves qu’aurait fait Hannibal lors de sa campagne menée contre Rome. Dans l’un de ces rêves, Jupiter l’invite à la table des dieux, lui intime l’ordre de marcher sur l’Italie. Dans sa marche, il est accompagné d’un guide qui lui conseille ne pas se retourner. Hannibal se retourne néanamoins et aperçoit un serpent terrifiant qui dévaste tout derrière lui. Le guide, considérant l’effroi d’Hannibal, le rassure en lui disant qu’il s’agit de la destruction de l’Italie et qu’il doit continuer sa route vers Rome. Pour Marie-Louise von Franz ce rêve (mais l’autre rêve aussi) est très étonnant : Hannibal est un Carthaginois. Pourquoi rêve-t-il de dieux romains ? Elle commente : « Il y a là, en effet, la confirmation du fait que les archétypes, c’est-à-dire l’inconscient d’Hannibal, se manifestaient sous des dehors romains ou que son inconscient était projeté sur les Romains. » (86) Et, analysant la stratégie étonnante d’Hannibal, consistant à passer à travers les montagnes au lieu de prendre la mer, alors que Carthage est une puissance navale, elle ajoute : « L’incroyable stratégie d’Hannibal correspondait à une tradition qu’il avait emprunté aux Grecs, comme les Romains l’avaient fait de leur côté. Il fut donc poussé à combattre les Romains avec leurs propres armes, au lieu de leur imposer une guerre sur mer, ce qui eut été le point faible de ses adversaires. Hannibal avait inconsciemment projeté ses valeurs suprêmes et les avait investies en Italie, raison pour laquelle ce pays le fascinait à un tel point. » (86) Et elle conclut en disant : « C’est qu’inconsciemment Hannibal était amoureux de l’empire romain et fasciné par lui. Il n’y avait aucun sens pour lui à le détruire ; il aurait au contraire beaucoup mieux valu le conquérir. Mais puisque l’inconscient d’Hannibal révéla que des forces divines romaines jouaient un rôle décisif dans son entreprise, il est tout à fait clair qu’Hannibal ne se rendit pas compte le moins du monde de son rôle réel sur le plan de la conscience. » (88)

Même si l’interprétation de Marie-Louise von Franz néglige un grand nombre d’éléments, à commencer par les problèmes d’authenticité du rêve et ceux de la fonction rhétorique des rêves chez les grecs, les romains et les carthaginois à cette époque, on peut en tirer un stratagème onirique fondamental : l’incubation. Hannibal, au niveau de la conscience, déploie son armée avec rage contre une Rome qu’il souhaite anéantir selon le serment fait à son père. Mais, au niveau inconscient, au niveau infra-onirique et intra-onirique, c’est un enfant de l’imaginaire gréco-latin (son maître était un spartiate, et il n’a pas grandi à Carthage). L’hégémonie incubatoire de Rome sur Carthage a peut-être plus contribué à sauver Rome de la destruction que Scipion par la guerre. Le stratagème consistant à faire en sorte que cela soit paradoxalement Jupiter lui-même qui commande la destruction de l’Italie place la destruction, la force de destruction ou de négation, sous la direction d’une ligne imaginaire qui, à terme, sera favorable à l’Italie. Le Parti imaginaire, pour Tiqqun, fonctionnerait alors de la même manière, mais en sens inverse, en attirant l’hostilité de l’empire contre le parti ; il déterminerait la ligne imaginaire dans laquelle cette confrontation doit se raconter.

Rêves II, 28/03/2022.